L'enfer de la balançoire
Ne vous attendez pas à une métaphore philosophique, ici on parle bien d'une balançoire dans un parc pour enfants.
Alors oui, déjà, il y a un sujet avec les parcs pour enfants. Et cela devrait être une Newsletter dédiée qu’on appellerait “Us et coutumes du pire endroit du monde”. Mais pour varier les plaisirs, contentons-nous d’un premier aspect de cet enfer sur terre.
Lorsqu’on n’a pas d’enfants, on ne va pas au parc on trouve que le parc est un lieu horrible, rempli de raz-bitumes qui ne semblent pas détenir la clef pour des discussions raisonnées à un décibel approprié - comprenez : ça hurle. Quand on est enceinte, on se berce d’illusions en se disant que c’est quand même sympa ces endroits “verts” (on compte généralement 4 arbres mais passons) où prendre un café à emporter. On regarde tous les bébés avec un grand sourire et on se dit que “quelle chance ces boites à rats ces parents qui prennent l’apéro en fin d’après-midi”. Quand on a un nourrisson qui peut rester des heures dans le bac à sable et s’amuser avec une bouteille en plastique, on croit qu’on en a fini avec l’expérience du parc, et que, vraiment, cette Substack merdique écrite par une nana-jamais-contente-de-rien-qui-en-fait-des-caisses était alarmiste ! Puis vint le temps où l’enfant peut prétendre à la balançoire et tout s’effondre.
Déjà, la socialisation forcée du parc est un sujet (pour une autre NSL). Mais la balançoire mesdames messieurs ! C’est une torture. Certes, le parc a toujours été régi par le chaos mais un chaos étonnamment bien régulé - regarder des enfants de 2 à 8 ans s’auto-gérer sans intervenir est une de mes passions de parc (ou comment comprendre que la loi de la Jungle est un fait sociologique). Mais la balançoire est un monde où toutes les éducations s’entrechoquent, et où, pire, les parents ont leurs mots à dire.
Je vous dresse le tableau. Votre enfant vous dit subitement - généralement au bout du deuxième tour de trottinette ou de vélo qui a nécessité l’ouverture de la cave, la négo pour mettre le casque, les cris pour apprendre à freiner et ne pas rouler sur les pieds des passants, le chemin à tenir l’enfant et le vélo plié en deux, le réveil de votre hernie - “je veux aller à la balançoire”. Angoisse. Vous vous tournez vers l’espace en question qui est généralement bondé. Tout dépend évidemment de la qualité de votre espace ‘balançoire’ mais qu’ils en aient mis une ou trente-deux, les comptes sont généralement les mêmes : vous aurez quatre fois plus de personnes qui attendent sur le côté que de personne sur la balançoire. L’enfant doit donc attendre. Plus il est petit et plus il s’approchera dangereusement d’une balançoire lancée à pleine balle. Vous vous dites que j’exagère mais je pense apercevoir un enfant par mois qui se prend une balançoire en pleine gueule dans son adorable visage. Et l’enfant attend. Et il attend. Et donc vous attendez. Et vous attendez encore. Alors que vous êtes venus au parc et ne pouvez vous empêcher de voir l’étendu des propositions qui s’offrent à l’enfant (bac à sable, château de sable, toboggan, escalade, ramassage de déchets, jeu de l’araignée, ping-pong, bataille d’eau, ballon que vous avez évidemment emporté, voire pétanque parce que vous êtes si cool), rien n’y fait : l’enfant attend. Là, vous pouvez avoir de la chance et tomber sur un parent coopérant qui dira cette fameuse phrase “chérie, la petite fille attend, on compte jusqu’à 10 et tu descends”. Stupeur et tremblement, c’est comme si l’enfant sur la balançoire entendait pour la première fois cette sentence. La négo commence, passant de 10 à 50 jusqu’à “mais tu me laisses m’arrêter tout seul”. Je vous épargne les 15 minutes de discussion mais le temps se fait long aux abords des balançoires, j’espère que vous l’aurez compris. Vous avez le sésame. Votre enfant est sur la balançoire et ne sait évidemment pas en faire seul, il vous faut donc pousser. “Plus haut”, “pas par le dos”, “papa il fait pas comme ça”, “plus haut”, “encore”, “non pas par le dos”, “plus haut” sont à peu près les seules phrases de reconnaissance que vous obtiendrez pour l’attente et le don de vous (mais n’est-ce pas à un bon résumé de la mater.paternité ? De quoi je me plains diantre). Sans compter que vous pensiez peut-être que l’enfant allait S’ÉCLATER et être aux anges mais qu’il se met en mode coma intellectuel, yeux dans le vide et vivacité d’un mollusque en fonds marin dont une vidéo en fin d’article vous donnera un bon exemple (attitude qu’on retrouve d’ailleurs au manège mais n’ayez crainte, on pourra aussi en parler) et que vous vous demandez intérieurement ce qui leur plait dans cette expérience. Sans doute le va-et-vient, la vitesse, le vent dans les cheveux, et voici que vous pensez à Freud et son analyse. Mais l’angoisse est toujours là car l’étau se resserre et des enfants attendent désormais sur les côtés. C’est à votre tour de montrer que vous avez un charmant enfant qui saura s’arrêter et laisser sa place. Ah ah ah. Bonne chance.
D’abord, laissez-moi vous dire que nous éduquons tous nos enfants différemment. Et que les adultes à la balançoire m’emplissent d’une peur toute enfantine qui concurrence celle de l’attente. Car il y a les parents qui sont contents de voir leurs progénitures gruger la file. Il y a les autres, tout aussi imblairable et vers qui je pourrais totalement m’apparenter, qui ne supportent pas voir les minus gruger les files et qui s’interposent. Il y a ceux qui estiment avoir attendu 15 minutes pour cette putain de place à la balançoire et qui comptent bien laisser leurs descendants profiter du même temps dessus. Il y a ceux qui regardent leurs portables en poussant l’enfant et qui perdent le sens du timing… Il y a ceux qui font des réflexions sur le côté, en parlant un chouïa plus fort que d’habitude, de type “ne t’inquiète pas, la petite fille y est depuis trèèèès longtemps, c’est bientôt ton tour”.
Ensuite, quelqu’un m’a déjà informé que la méthode Montessori conseillait d’installer un énorme sablier : vous montez sur la balançoire (généralement votre enfant mais je n’ai aucun jugement), vous tournez le sablier et vous en faites durant le temps donné par le sablier. Le dernier grain de sable tombe : vous partez. L’enfant est content, le temps ne dépend ni de lui, ni de ses parents, ni des autres, ni de la pression des autres. Mais ça c’est seulement dans les écoles à 5 000 € par an. Au parc du coin, point de sablier. J’ai bien réfléchi à l’idée d’apporter le mien… Mais ça m’ait vite passé. J’ai même imaginé en accrocher à chaque balançoire, en secret, un matin à 8h armée d’une visseuse. C’est fou ce que le temps à attendre une balançoire puis pousser un gamin (pas dans le dos mais comme papa) peut vous laisser l’espace pour réfléchir. Et puis rentrer, profiter d’une sieste pour coucher 7 000 signes sur le problème et se trouver cinglée. Ceci sera ma peine : à chaque moment d’angoisse parc-isienne, une Newsletter.

