Manières d'écriture
Attention, il y est moins question de ma mère et plus d’écriture, c’est long, un peu chiant - j’imagine - pour tous ceux qui n’ont jamais écrit deux lignes mais, voilà, c’est ce dont j’avais envie.
Quand j’ai débuté mon nouvel emploi, et donc découvert mon nouveau bureau et son mur blanc, j’ai instinctivement accroché une page du magazine Légende consacré à Bob Dylan qui dit : « Je ne pense pas quand j’écris. Je réagis juste à des trucs et je mets ça sur le papier. » Ce n’est pas une feuille que je me traine depuis des années comme un mantra. Le numéro 17 de Légende est sorti en même temps que j’arrivais dans ces nouveaux locaux, je l’ai acheté, j’ai découpé cette citation, je l’ai collée. Par contre, celle que je me traine depuis mes 22 ans – quand un SR (secrétaire de rédaction aka mes personnes préférées dans toutes les rédactions que j’ai côtoyées) que j’adorais m’avait « légué » ce bout de papier – dit : « Les gens veulent entendre ce qu’ils connaissent » de Régis Laspalès et, première divagation, je ne sais pas pourquoi mais j’adore cette phrase. Revenons à celle de Bobby qui, bien qu’il parle évidemment de ses chansons et de ses poèmes qui ont été décortiqués jusqu’à épuisement des stocks d’idées, résume assez bien ma manière d’écrire : en me lançant sans trop y penser. Parfois je bloque. Je ne sais pas par quoi commencer. J’envie ces journalistes croisés qui me racontent qu’ils tiennent toujours leurs accroches à la fin de leurs interviews. Alors, je laisse mon esprit divaguer. Je peux fixer un point dans une pièce durant une demi-heure, une heure et quart. J’ai un jour regarder mon fond d’écran d’ordinateur 45 min avant de comprendre que la vidéo qui s’y déroulait se répétait en fait à l’infini. C’est comme si je laissais mon cerveau se structurer sans moi. Faire le taffe pour moi. Et puis j’y vais. Parfois je ne peux pas expliquer comment il est allé là-bas tout seul, mais je suis très contente d’y être. Je me dis que j’aurais toujours le temps ensuite de retravailler mon accroche ou de peaufiner ma chute. Soit je sens que ça déroule sans effort, dans ces cas-là c’est magique, tu aimerais que personne ne t’arrête et que tes doigts soient capables de taper à la vitesse de ton esprit, soit je sais que j’écris de la merde, et je continue sans fierté, juste pour coucher l’ensemble de mon idée de départ. Ensuite je viendrai, tel un chirurgien esthétique, retravailler l’ensemble et surtout le rythme, que j’ai toujours adoré. Je suis une obsédée du rythme et de la lecture à haute voix. Bref. Ceci dit, c’est la première fois que je réfléchis à mes procédés d’écriture. Et plus j’y pense, plus les signes s’accumulent.
D’abord, en travaillant pour BEAU magazine sur la poésie, j’ai découvert Laura Vazquez. Une poétesse magnifique et intense comme ce doit d’être une poétesse magnifique. J’ai découvert sa newsletter qui s’apparente davantage à des ateliers d’écriture. Elle appelle cela des lettres. Elle y écrit généralement un court texte d’introduction puis initie un exercice. Il est ensuite possible de publier sur Insta ou Facebook le résultat de sa production ou bien d’aller y lire ceux des autres et de se trouver nul. J’avoue n’en avoir jamais réalisé un seul (d’exercice). Ce que j’aime, c’est lire son univers littéraire, découvrir ses réflexions, l’imaginer décomposer un texte, s’entrainer, se lancer, bichonner ses intuitions. Découvrir le gigantesque bagage qu’elle traine derrière ses créations. Ses exercices se basent toujours sur un poème lu ou bien sur un auteur qu’elle décortique – je me souviens de ces 3 ou 4 newsletters sur Kafka par exemple. C’est comme les analyses de texte que nous avions à l’école et dont je ne comprenais rien. Je me demandais toujours « comment peut-on être certain que le type a voulu créer cet effet ? » ou « est-ce que ce serait pas un peu tiré par les cheveux cette métaphore ? ». Et je prenais systématiquement « l’écriture d’invention ». Maintenant que je l’écris, cela me paraît évident : il devait déjà être question de mon rapport au « je-déroule-sans-réfléchir ». Alors qu’en lisant chaque semaine Laura Vazquez cela m’a frappé dans l’autre sens : écrire, ça se travaille ! Ca s’étudie, ça se dissèque, ça se comprend. L’idée de la fluidité est d’une tromperie sans nom. Un vieux cliché, au même titre que les artistes maudits. Évidemment les génies existent mais tous ont travaillé d’innombrables heures pour en arriver là. Il suffit de lire Murakami qui le dit ou Joan Didion. Deux choses chez Laura dont je voulais parler ici. Un, un poème d’Antonin Artaud qui parle de l’écriture et qu’elle relate dans sa lettre du 13 mars : « L’écriture est une sombre et intraduisible science, pleine de marées souterraines, d’édifices concaves, d’une agitation congelée. Qu’on ne prenne pas ceci pour des images. Ce voudrait être la forme d’un abominable savoir. C’est une sorte de ventouse posée sur l’âme. » Et il me fallait le reporter. Deux, le 20 février, Laura Vazquez écrivait « parfois, je me sens complètement à côté de l’écriture, incapable. C’est comme ça. Ce sont des sentiments courants quand on crée. J’ai lu pas mal de correspondances et de journaux d’écrivain.es, et je n’ai jamais trouvé de témoignages d’artistes exempts de ces sensations. Elles sont là certains jours, certaines semaines, certains mois. C’est comme ça. » Et de continuer sur le sens qu’ont ces moments de vide.
Lors d’un voyage de presse à Arles pour la Fondation Lee Ufan, j’ai eu la chance de découvrir le travail de l’artiste Caroline Corbasson, lauréate du Prix Art & Environnement. Elle écrit beaucoup de poésie et sa table de travail, un brin mise en scène pour l’occasion, était sublime (je vous laisse en juger ci-dessus). Elle avait placé quelques courts textes travaillés pendant sa résidence (elle en dévoilera le fruit durant la semaine d’ouverture des Rencontres et son exposition sera visible tout l’été) dont un m’a attiré comme néon clignotant. Il disait :
« Jours qui ne voient rien naitre à l’atelier :
Jours terribles et nécessaires
Sur le chemin du retour, j’expire de la térébenthine
Mes mains bleues, seules témoins de ce que j’ai déjà détruit, me regardent
Je leur souffle
à demain »
Ca me donnerait envie de divaguer mais, concentrons-nous. C’est beau cette idée qu’il y a des jours sans. Et que c’est ok. Quand on arrive sur Substack, on peut se dire que beaucoup de monde apprécie l’exercice de l’écriture. Que faut-il pour que dans une journée chargée, on prenne son ordinateur, on trouve comment s’en extirper pour taper des mots et construire un récit ? Je veux dire, quand ceci n’est même pas notre métier ? On est tout de même nombreux, apparemment, à adorer faire ça ? A se servir des mots comme d’une arbalète. Dans le même genre de propos sur la charge de travail que l’écriture suppose, et non à propos des innombrables NSL qui déferlent et font vaciller ma croyance en Les Mots, il y a un podcast que j’ai adoré écouter : Histoires de Succès. Ce n’est pas vraiment le nom qui m’a donné envie de sauter le pas - si vous avez lu mes pensées sur les ambitions de Chalamet, vous connaissez ma gêne devant les succès revendiqués -, c’est surtout que Fab Florent y interviewait Kalindi Ramphul à propos de son premier ouvrage « Les Jours Mauves » durant 8 épisodes, reprenant chronologiquement la création de son livre. Je connais Kalindi de notre courte période au ELLE.fr et je savais qu’elle était un animal rhétorique hors norme. Elle manie le verbe avec brio, a du panache, de l’humour et, pour ne rien gâcher, est tout simplement brillante. Mais là où j’ai prêté l’oreille, c’est à propos des relectures, du boulot qu’elle a dû engager pour signer ce roman. Et peut-être n’écoute-je pas assez de podcast en la matière, mais dieu ce qu’elle a travaillé ! Avec les auteurs germanopratins, dont les logorrhées sur France Inter ne sont que recherche de l’inconscient et réponses sous forme de questions, c’est à se demander si le livre n’a pas été livré chez eux un beau matin tant l’arrivée prime sur le chemin. En écoutant le podcast de Kalindi (qui donne quelques conseils d’écriture en bas de ce poste), j’ai comme eu un flash : je me suis rappelée de mes cours à l’école de journalisme. Quand on me faisait moi-aussi travailler.
J’ai « étudié » durant deux ans le journalisme. Je mets des guillemets car c’était sans doute les deux plus belles années de ma vie, à date – je ne perds pas espoir, et le lourd mot d’étude se définissait davantage comme une joyeuse fête initiatique. Il n’était question que de ping-pongs intellectuels, de découvertes, de bières pas chères et de voyages à Berlin. Pour couronner le tout, nous avions hérité d’une prof – un fil rouge disait-on ! – que j’avais érigé en cousine de Dieu le père et qui choisissait toujours des moyens détournés pour nous faire comprendre les choses ou, en résumé, nous faire avancer. Elle nous a fait lire Gay Talese, un écrivain américain qui m’a marquée, journaliste pour le New York Times et Esquire, roi du « nouveau journalisme », auteur de l’inoubliable « Sinatra a un rhume », aujourd’hui rassemblé dans une anthologie de ses meilleurs reportages. L’exemple, rentré dans les annales pour quiconque aime l’exercice du portrait, est ce papier commandé sur Sinatra et rendu alors qu’il n’avait pas réussi à lui poser ses questions. Elle nous a fait « écrire comme ». Elle nous a fait étudier les papiers de Christophe Ayad dont l’inoubliable « Au zoo logique de guerre ». Elle nous a fait décrire un bouchon de bouteille. Oui. C’est véridique. Elle nous a fait nous habiller chaque jour « comme un journaliste de telle ou telle rédac ». Elle a créé un jeu de rôle pour l’exercice de l’interview où nous devions révéler les secrets de notre interlocuteur. Elle nous a fait rencontrer notre « Fil Rose », brillant enquêteur qui nous a transmis ses obsessions. Elle nous a fait trouver 5 angles d’articles pour plusieurs objets pris au pif dans la classe. Elle a fait porter un classeur à une élève de longues minutes pour qu’elle réfléchisse à si « c’était trop lourd à porter ». Elle nous a fait rédiger le portrait de notre voisin de classe, avec cette obligation : « dévoiler ce qu’il souhaite cacher ». Bref, c’était si excitant pour moi qui étudiait enfin l’objet de ma fascination que j’ai placé toute cette période loin de la case « scolaire ». J’avais oublié que j’avais appris à écrire. Ou, du moins, comme le répétait mon professeur d’Histoire en Islam médiéval à la Sorbonne, appris à réfléchir. Et, peut-être qu’ensuite, tout peut dérouler.
Comme cette question d’écriture est, pour moi, toujours aussi floue et que je tape ces mots sans y avoir réfléchi au préalable, j’ai demandé à ceux que j’admire en ce domaine leurs tips (mot ignoble) pour pianoter léger ses pensées sur un clavier d’ordinateur. Je sais bien qu’il y a une différence entre art / littérature / journalisme, mais du journal intime au prix Nobel, si le but n’est pas le même, les mécanismes concordent. Il faudrait sans doute être plus spécifique entre écrire de la fiction et délivrer une commande ou un portrait mais considérez ceci comme une V1 (première version) de ma réflexion.
Malheureusement je vous épargne ceux de mon imminente rédactrice en chef – pourtant tout en haut de la liste de mes icônes – qui conseillait tout bonnement l’alcool.
Eloïse Trouvat est mon binôme de cœur, Ma Personne. Elle est journaliste pour Marie Claire Maison et finira bien, un jour, par éditer une missive sur La Nouvelle Vague, envoyée par pigeon voyageur. Passionnée par tout ce qui a attrait au passé, à JL Godard et, malheureusement, à Delon, elle lit autant qu’elle pense et est capable de passer une nuit pour coucher sur papier son amour pour Véronique Sanson.
« Je crois que mon truc c’est de me lover dans mon canapé-lit, et d’écouter les nocturnes de Chopin parce que c’est calme et ça m’aide à me concentrer et que ça me renvoie au temps où j’avais volé ce CD dans la bibliothèque de mes parents et que je l’écoutais pour écrire mes dissert’ de philo ou de littérature et que je me prenais je ne sais trop pour quoi ni pour qui.
J’écrivais des pages et des pages de copies doubles face à ma fenêtre. Ni téléphone, ni internet. Ça me paraît être il y a 1000 ans. Le bonheur d’être concentrée. Peut-être que je recherche cela dans cette musique, ce geste de concentration en mode madeleine de Proust. »
Kalindi Ramphul citée plus haut est autrice, scénariste, podcasteuse et j’en passe. Il faudra la suivre pour découvrir l’étendue de ses compétences, mais, surtout, de son humour. Elle a écrit un livre « Les Jours Mauves » et le second débarque dans un mois, tous deux édités par JC Lattès.
« Pas de solutions extraordinaires que tu ne pourras pas trouver ailler, je suis désolée. Ca va être des choses extrêmement conventionnelles mais, moi, ce que je conseille quand on est bloqué et qu’on n’arrive pas à écrire, c’est de se créer des rituels. C’est ce que je fais. Quand je suis bloquée, je pars.
En général quand je suis bloquée, c’est que je suis fatiguée et que je n’arrive plus à créer dans l’espace habituel. Mon conseil c’est de bouger. Il faut que je me crée un rituel inhabituel. C’est à dire que quand je sens que j’ai vidé mon puit, pour citer Julia Cameron, je cherche à le remplir. Ca peut être prendre une nuit d’hôtel dans Paris pour me sortir de mon quotidien, c’est comme ça que j’ai fini mon deuxième roman. Un hôtel à cinq minutes à pied de chez moi ! Mais j’avais besoin d’être ailleurs, d’être au bar et de me prendre pour une super héroïne d’un film d’Almodovar. Le mouvement et l’inhabituel m’aident énormément. Mon premier roman je suis partie en Grèce, le deuxième en Finlande. Je ne peux pas écrire à l’endroit où je vis. Évidemment, je te dis ça, j’ai conscience que ça fait grosse bourgeoise. Mais être bloqué, cela signifie qu’on a besoin de voir autre chose, donc ça ressemble à mon premier conseil, mais ça peut être de sortir de chez soi, passer du temps à flâner, aller au musée, s’imprégner du beau et réviser son sens de l’esthétique. Ne pas écrire c’est quand même du temps qu’on passe à préparer l’écriture.
Une journée, aussi, où on n’a pas de téléphone, on n’est pas connecté à Instagram ni WhatsApp, voire sans musique. Être seul avec soi-même, à trainer dans un endroit qu’on ne connaît pas ou qu’on a envie de redécouvrir. Ce n’est pas moi qui dis ça mais Virginia Wolf, mais les idées viennent en marchant. De fait, c’est important de se reconnecter à soi. Avoir du temps pour remplir son puit et son cerveau de nouvelles images, de nouvelles sensorialités. Ensuite, se forcer un peu mais pas trop. J’essaie d’écrire quelques lignes, bon, tu n’arriveras pas à coucher trois chapitres mais quelques lignes, juste pour satisfaire le besoin qu’on a en permanence d’avoir accompli quelque chose de notre journée. Il ne faut pas trop pousser, l’ultra performance va venir à l’encontre de ce qu’on cherche à faire.
Potentiellement aussi, d’aller se poser à la terrasse d’un bar et écouter les histoires des autres, d’aller choper des anecdotes qui peuvent parfois nourrir quand on bloque sur des dialogues ou libérer un blocage. ‘Et si mon personnage il lui arrivait la même chose et ce serait le début de tel quête’. Remplir son puit, sortir de chez soi, écouter les autres, rentrer en empathie avec eux. Je pense qu’écrire c’est tellement se mettre à la place des autres que je ne vois pas meilleur conseil. »
Et comme pour la parité (du moins celle pratiquée en général), il nous fallait un homme, j’ai demandé à Gaétan Scherrer, talentueux journaliste à L’Équipe dont les portraits faisaient déjà l’unanimité en classe et qui continue l’exercice avec brio dans sa rédaction, doublée de longues enquête variées. Je sais que lui-même a déjà décortiqué du Emmanuel Carrère (dont l’excellent “Ecrire, écrire, pourquoi ?” parle justement de cela) que nous aimons tous deux profondément, alors, rien que pour ça, ses conseils me sont chers.
« Si j'étais Elsa (nb : notre prof dont je parle plus haut dans le texte) voici ce que je dirais à mes cancres :
- Essayer de mettre du rythme et d’être "authentique" dans son écriture plutôt que d’utiliser des mots ou des tournures pas possibles. Une écriture sèche ne veut pas dire avoir une écriture chiante, et faire des phrases à rallonge ne veut pas dire être plus intelligent que les autres.
- Se forcer à supprimer un max d’adverbes, en tout cas tous ceux qui ne modifient pas le sens de la phrase (c’est-à-dire quasi tous quand tu te relis). J'essaye aussi de tej tous les "très" et tous les mots de liaison. Ça permet de mettre de la vie, de ne pas écrire comme une IA (c’est le meilleur conseil en fait : ne pas écrire comme une IA).
- Essayer aussi de bannir toutes les phrases toutes faites ("du pain sur la planche", "la cerise sur le gâteau"), chercher des expressions / métaphores originales, sinon les éviter. Une référence personnelle qui a du sens pour celui/celle qui écrit, ça se sent tout de suite à la lecture je trouve. »
Maintenant, à vos copies, vous avez 2 heures. Pas avare d’enseignement, je vous laisse avec les 10 conseils pour se faire éditer d’Eric-Emmanuel Schmitt. Ne me remerciez pas.



